Une longue journée
La journée s'annonça à trois heures trente du matin chassant seconde par seconde une obscurité totale tapissant les environs. Nos esprits occupés par les préparatifs psychologiques et le nécessaire pour se mettre à la normale, c'est-à-dire dans le moule de la société.
Je voyais dès trois heures trente donc, que non ! C'était toute la nuit que je voyais mon fils, faire l'aller et le retour d'un bout à l'autre d'un couloir ressemblant à une clinique. Mon système auto sympathique et parasympathique se disputait la façon de me rendre plus stressé, soit par des lourdeurs, soit par des envois de pointes douloureuses, le tout vire à l'agitation du sommeil, entraînant ainsi une nuit cauchemardesque.
J'attendais toute la nuit qu'on lui refasse cette maudite valve qu'on disait défectueuse au point de lui faire une crise pouvant être fatale pour lui. Pendant toute la durée de mon pseudo sommeille, dans mes songes ou éveillé, une série de valves de rechange défilait au-dessus des brancards suspendus à un fil invisible, mais s'illumine de temps en temps ; un songe maléfique, me dis-je ?
Tout ce temps qu'avait duré mon attente, avant de le voir partir vers la chambre mystérieuse, appelée table d'opération, entourée d'hommes et de femmes en blanc, en bleu selon moi, ma tête s'envoyez des éclairs de douleurs entre les hémisphères.
Enfin arrivait l'heure de se présenter à la clinique, mes chers amis Mohand et Abdenour avec qui il fallait le dire, j'avais partagé ces moments d'angoisse de peur et de douleurs viscérales. C'était un gardien du portail qu'on avait trouvé à moitié endormi et qui nous demandait poliment l'objet de notre visite, très matinale, avant l'ouverture de la clinique.
Le cas brièvement expliqué, notre homme, ouvrit la porte centrale qui donnait sur un ascenseur. Et c'était en ce moment-là qu'une accélération de tous les rythmes commença à se mettre en branle. Attendre l'ascenseur qui était au quatrième étage, descendre jusqu'au deuxième, me semblait une éternité sans pour autant, que je fus pressé pour rejoindre le malade. Mon problème, c'était comment entretenir le temps qui s'écoulera, entre notre arrivée dans sa chambre et son départ vers l'inconnu, cette situation était insupportable pour un père de famille qui chérissait ses enfants, me semblait-il ? L'ascenseur arrivait, nous montions mes amis et moi, vaincus physiquement, psychologiquement et avec un faciès démonté, nous sortions, le deuxième. Nous franchissions le pas-de-porte de l'ascenseur et nous nous retrouvions face aux murs bleus.
Les quelques pas marchés dans ce couloir, me semblaient pesants et angoissants. J'ouvrais la porte de sa chambre et je me dirigeais vers son lit... vide, il était dans les salles d'eau, une autre attente pénible m'avait permis de mieux me préparer à cette scène : une scène plus qu'inimaginable. Une question me revint toujours à l'esprit, comment était-il arrivé là ? Par quel destin, mon benjamin, se trouvait-il dans un tel engrenage ? Il se retrouvait entre la vie et la mort. Dans le calme, je lançais des phonèmes ou je disais :
Dieu ne fait que de bonnes choses qu'ils faut accepter avec sérénité.
Dieu me viendra en aide, me disais-je. Je pense aussi, à mes enfants loin de nous, à mes proches. Pendant ce périple et à ceux qui de loin compatissaient avec nous dans leurs chairs à cet événement. Le plus entreprenant (son frère), à partir du lieu de son travail, après avoir organisé aux moindres détails les rendez-vous et le voyage. Je pouvais dire que sans lui, ma vie future dans tous ses aspects prendrait un tournant, que seul Dieu pourra connaître. Cet enfant qui a reçu la plus petite part d'affection parmi ses frères me semblait avoir un coeur de messie, de bonté et de clairvoyance.
Mon fils sortait du lavabo pour nous rejoindre auprès de son lit.
– Sur quel sujet amorcer une discussion me disais-je ?
Mes amis sont venus à mon secours pour lancer les premiers
– Est-ce que tu as passé une bonne nuit ?
– Oui, très bien, répondit-il.
Je devinais à cet instant que son courage et sa sérénité étaient supérieurs à la réalité des faits. Mon ami Abdenour m'avait fait pars des inquiétudes de Khaled quant au résultat de l'opération. Une éventuelle mauvaise manipulation dans la conduite du processus de remplacement de la valve fera un drame dans la famille.
Bétadiné, changé, prêt à se rendre à l'évidence. Quant à moi, je regardais la porte et le brancard pour un départ incertain. Le malade avait été mis en salle où les visites seraient réglementées. À douze heures de la même journée, tant attendue pour s'enquérir de sa santé et le voir enfin vivant.
La première image qui se présenta à nous, c'étaient les tuyaux d'évacuations et d'alimentation s'entre croisant sur toutes les parties de son corps. Cette situation inédite ne m'avait pas effrayé, j'ai pris mon mal en patience. La nuit mouvementée par les cauchemars des brancards qui allaient et revenaient à ne pas en finir avec un Khaled à la fois souriant et inquiet. La venue de l'aube me coupa net, les visions de mon subconscient qui faisaient vibrer tout mon corps.
Mon rythme se normalisa à la cadence de la lumière envahissant le jour. L'ascenseur cette fois-là ne montait pas aussi rapidement que d'habitude, il était freiné par notre empressement à rejoindre mon fils que j'imaginais dans toutes les situations possibles de mauvais état.
Les portes du remontoir s'ouvraient fatalement sur le surveillant en chef de la clinique, les yeux enfoncés dans son calepin, les lunettes pendaient à sa poitrine, il nous jeta un regard furtif sans se soucier de ma requête gestuelle portant un air de gravité qui montre une extrême urgence à mes yeux. Je l'avais interpellé d'une manière quémandeuse à peine inaudible. Il releva son buste mécaniquement, balaya de sa tête son champ de vision qu'il bloqua à mon niveau pour écouter mes doléances.
Avec un accent neutre et d'une voix saccadé, il nous indiqua le numéro de la chambre où mon fils se débattait seul avec son destin.
–Il avait pleuré m'avait-on dit -
– Pouvait-il y arriver ?
Lui empaquetait par des tuyaux allants dans tous les sens, les uns pour l'alimentation, les autres pour l'évacuation des restes sanguins, sans omettre celui de la respiration artificielle. Tous ces moyens devaient le maintenir en vie avec l'aide de Dieu le tout puissant.
Notre premier choc frontal avec lui, sur son lit électroniquement modulable à loisir, était glacial, une nouvelle existence apparaissait en filigrane. Debout en face de lui, immobile, son visage fait transparaître un ensemble de questionnements auxquels il m'était impossible d'en deviner les contours. Figé mentalement, nous ne savions pas par quel bout commencer ; amorcer un dialogue dans cette circonstance n'était pas aisé. Marquer par notre présence physique, un soutien moral, nécessaire au rétablissement rapide de mon protégé.
Les premières paroles dans ce lieu étrange et étranger venaient du voisin de chambre tout attentionné à son égard, il nous informa de ne pas lui imposer une discussion qu'il ne pouvait supporter : les principales fonctions ne remplissaient pas encore leurs rôles, notamment la respiration « à cause de l'ouverture de la cage thoracique » essentielle pour la prise de la parole. Les amabilités exceptionnelles de ce patient qui le mettait dans toutes les positions souhaitées, il le rapprochait et l'éloignait à son gré pour indiquait un consentement à la continuité ou non de la causerie. Il releva de temps en temps le buste, allongea sa tête dans notre direction et força un sourire de bienvenue à notre égard. Il avait effectivement perdu l'usage de la parole, il nous parlait du fond de la gorge à peine audible, je lui avais alors demandé de ne pas se contrarier avec l'état de faiblesse dans lequel il se trouvait et qu'il devrait se taire ; chose qu'il exécuta sitôt demandé.
Ce jour-là, jour d'une éventuelle sortie de la clinique, nous étions suspendus aux lèvres du professeur Nedib sur la suite à donner à l'hospitalisation de mon fils Khaled.
Sortira-t-il ou non de cette clinique ? À vrais dires, une amabilité et une serviabilité de l'ensemble des praticiens n'étaient pas à démontrer, ils étaient très accueillants.
Une journée pleine d'interrogations, de l'avis général, de sa sortie dépendra la fixation du départ pour Tébessa, mais il y a un mais ! c'était l'équipe médicale qui devait statuer sur la suite des événements. Nous étions quatre, assis autour du lit ; Nos regards se croisaient anxieusement quand soudain, un claquement de serrure se fit entendre, il dressa nos bustes et excita nos réflexes involontaires.
La raison amena un retour au calme pour un accueil plus cordial de la gestionnaire de la clinique venue s'enquérir des intentions du malade et de sa famille.
La gestionnaire de taille moyenne,elle avait un teint basané tirant beaucoup plus vers noir, d'une vivacité prodigieuse. Elle articula de façon mécanique toute une suite de paroles, en débutant par des formules de bienvenues, elle enchaîna sur sa satisfaction quant au résultat de l'opération. Nous devinions quant à nous une entrée en matière pour nous préparer à une proposition de l'équipe médicale afin d'accepter un prolongement d'une semaine à proximité de la clinique pour mieux le suivre.
Cette démarche pédagogique de la gestionnaire répondait aux soucis de notre capacité à nous prendre en charge financièrement. Elle avait aussi détecté en nous un empressement à rentrer au pays (nous nous sentirions plus sécurisé) le plus rapidement possible, nous avions vanté le mérite de nos chirurgiens et laissé entendre un laissé aller post-opératoire des paramédicaux, cause de notre déplacement dans ce pays. Elle continua le jeu des questions et réponses quand soudain la porte d'entrée s'ouvrit et laissa le passage au professeur Nedjib accompagné de son second chargé de la réanimation.
Très souriant, probablement pour la réussite de son oeuvre chirurgicale, il aborda sans introduction, le prolongement indispensable du séjour à proximité de la clinique, un cheminement normal et habituel dans des cas similaires insista-t-il . Sa personnalité imposante nous obligea à acquiescer sans le moindre tic oppositionnel.
L'équipe entière qui avait maintenu en nous des espoirs qui s'étaient réalisés, quitta la salle dans une ambiance de joie, d'un devoir accompli et laissèrent derrière eux, des gens soulagés et en même temps compressés par cette continuité de journées moroses et stressantes.
Notre accompagnateur en chef, le plus jeune et dynamique d'entre nous, entamait avec diligence les formalités de sortie de la clinique. Il se déplaça à la caisse de dépôt récupérer l'argent, pour le faire le document justifiant le dépôt était oublié chez son cousin auprès de qui il avait passé la nuit.
Une autre course contre la montre commença, il fallait faire vite pour décomprimer, sinon une attente attenterait à notre moral déjà mis à rude épreuve.
Ce retard imprévu avait créé un malaise général. Et s'il ne le trouvait pas ? C était à la fin d'une heure de questionnement et d'inquiétude installait en nous que notre jeune homme passeport en main arriva et apporta un soulagement, visible sur nos visages.
L'étape suivante n'était pas aussi légère à réaliser, la somme à débourser nous resta en travers de la gorge, la caissière avait finalement, tout préparé.
À la lecture des factures, nous avions constaté que tous les soucis pouvaient être évités : le prix était acceptable.
Le quitus financier terminé, nous étions transportés par l'ascenseur chez Khaled pour le replacer à l'extérieur : dans le studio que nous avions occupé. Une fois dehors, un autre trou noir surgit, le passeport avait été oublié cette fois ci chez la caissière, résultat de la confusion dans nos esprits. C'était le malade lui-même qui s'était chargé de réparer cette erreur sous un soleil de plomb.
Il faut le dire, j'étais très contrarié de peur que sa santé s'en ressente.
La suite était facile à deviner :le restaurant le plus proche afin d'étancher la soif et s'alimenter en nourriture, le malade en rêver des repas plus à son goût, ceux de l'hôpital ne lui convenaient pas par ses saveurs.
Psychologiquement cette évasion lui donna un aspect facial vivifiant et une allure athlétique malgré tout.
La journée s'était terminée dans la chambre et dans le calme, la sérénité était enfin revenue.
Le lendemain était une journée normale pour l'ensemble du groupe. Elle commença par la prière du matin, celle de l'aube échappait souvent à l'éveil, par habitude à cause des veillées tardives.
Les devoirs accomplis le groupe se dirigea vers le centre de la ville, prendre le petit-déjeuner dans le café de notre choix, arrivée sur place une chaîne s'imposa à nous pour se faire servir, notre présence coïncidait souvent à l'heure de pointe, une attente d'une heure et parfois plus dans certaines matinées.
Un croissant et un croissant au chocolat d'une main, lait ou lait crème de l'autre, l'équipe s'installait à une table.
Pendant que l'équipe prenait son petit-déjeuner, une discussion sur tout et rien commença par le goût du lait à la programmation de la visite d'un grand magasin appelé Carrefour, tout y passait à la moulinette.
Des cafés press susurrés à la manière luxurieuse, ils les dégustaient très lentement comme pour donner du temps au temps.
Ainsi s'achève une première partie de la journée.
Les séjours dans ce pays-frère ne me manquaient pas, j'en faisais tous les ans depuis 1972 à intervalles plus ou moins espacés, passer quinze jours à El Manar faisait bouillonner la cervelle, vibrer tout le corps, tellement les journées étaient exceptionnelles : hospitalisation d'un Cher, attente des résultats heure par heure, puis au jour le jour.
Ce jeudi 12 – ce n'était pas les aléas cités qui me préoccupèrent,C'était un fait culturel qui se répétait aux files des années depuis le temps des temps ; la contrée de ma naissance entretenait des liens directs avec certaines régions de ce pays « la Tunisie notre sauveuse » peut-être même ce lieu El Manar où je m'ennuyais à souffrir mes nerfs. Ma mémoire ne cessait de me rappeler la vie et les poèmes de Si Mohand ou Mehand.
Le café comme celui où nous passions la majeure partie de notre ruminement, servi jadis, probablement à l'inspiration de notre poète.
Seul le tunnel portait la contradiction à mes pensées jalouses de l'identité culturelle de ma contrée avec le reste du monde.
Je me disais pourquoi ? les gens de nos villages avaient de tout temps choisi la route de Tunisie comme voie d'évasion et de refuge, ce territoire avait servi de lieu d'accueil privilégié par les populations, fuyant le colonialisme et avait comme serment de ne revenir qu'une fois l'indépendance acquise pour mourir en terre d'islam, c'étaient leurs voeux le plus cher.
Il pouvait s'agir tout simplement de l'appel de l'orient d'où le soleil commençait à illuminer le Magreb sans jamais oublier notre contrée, la Kabylie bien aimée.
Si Mohand ou Mehand, un poète exceptionnel natif de cet endroit, empruntait naguère plusieurs fois par ans à pied ce long chemin de l'espoir et de l'inspiration. Beaucoup d'événements importants les uns que les autres étaient à l'actif de ces déplacements( le premier gouvernement de l'Algérie était créé à Tunis). Cette localité d'El Manar ne m'inspirait pas , elle ne me donna pas la gaieté recherchée, elle ne me détendait pas comme un vacancier normal en mal d'évasion, elle m'obligeait à me replonger dans notre histoire commune,à réfléchir sur le comment ;
Les nord-africains riverains de la mer Méditerranée vivaient leur spécificité culturelle et identitaire arabo- berbères ?
– La mosquée d'el djamaa Zitouna,
–Le siège du gouvernement provisoire pendant la guerre de libération.
–La base de l'état-major l'A L N de Guardimaou,
Et
–Sakiet sidi Youssef où le sang des deux peuples était mélangé avec la terre par des bombardement intensifs et destructifs
des vies humaines.
Le grand poète Si Mohand ou Mehand me laissa penser qu 'il y avait des éléments historiques qui m échappaient. Je ne Comprenais pas la traçabilité de ces influences, je ne les retrouvais pas dans les faits.
Des hauts et des bas naturellement, comme tout être humain,
des rires et des pleurs sur mon chemin sinueux

