Des hauts et des bas naturellement, comme tout être humain, des rires et des pleurs sur mon chemin sinueux

 

 

 

          

                        Na Fati tisseuse et potière 

 

 La brume matinale caressait le pourtour de mon village sur ses hauteurs arborisées et parsemées de chêneaux. Les vieux arbres coupés pour servir de chauffage ou de matériaux de construction, telles les poutres, les planches et les pieds droits.

Les glands nourrissaient les bêtes et certains bergers aux ventres creux, le sanglier faisait aussi des siennes quand il était de passage, il remontait les mottes de terre, ensevelissant et souillant les glands.

 Ce matin-là, le soleil avançait timidement ses tentacules lumineux à travers les creux des reliefs jusqu'à l'envahissement de toute la contrée.

La journée aura été chaude pour Na Fati, elle se leva très tôt comme d'habitude, fit ses ablutions, la prière de l'aube et sans attendre elle s'était mise devant son métier à tisser.

Na Fati avait appris à tisser de sa mère qui elle-même détenait ce métier de son ascendante, elle savait utiliser la quenouille (izddi) pour le filetage, le cardage et le peignage de la laine depuis son jeune âge.

 En compagnie de quelques femmes, elle installait son métier composé de deux planches bien épaisses, parallèles horizontalement et portant les fils de chaîne maintenues par deux planches parallèles verticalement, le tout fixé par des cordes à la poutre latérale du plafond face au mur avec une certaine inclinaison.

Le jour du montage du métier pour la confection  d'un burnous ou d'une couverture, revêtait  na Fati d’une ambiance de petite fête autour d’un bon couscous aux  oeufs durs servi  chaud aux invitées et aux assistantes.

Ce travail allait contribuer à l'autosuffisance de sa famille tout en faisant rehausser sa personnalité de femme de travailleuse.

Vêtue de sa vieille robe jaune, foulard épais sur la tête, ses pieds rugueux déchaussés de chaire sur les parties supérieures, elle ne mettait ses chaussures en caoutchouc que les jours de fête.

 Recouvrir son corps décharné ne posait aucun problème à Na Fati, la moitié d’une largeur pour vêtir une femme normale lui suffisait, de tempérament modeste, elle se contentait d'un strict minimum.

Elle semblait prête à la dure journée de labeur. Elle avait certainement passé une nuit cauchemardesque à la vue de son aura défroissé.

 Elle n'était pas dans ses fringues, ses rides se contractaient par le passage en force de l'influx nerveux conducteur d'adrénaline.

 Elle ne cessait d'émettre des bruissements phonétiques inaudibles dont elle usait souvent pour demander l'aide du saint vénéré du village.

 Elle fredonnait ce saint à chaque fois qu'elle était en difficulté où qu'elle voulût chasser les démons maléfiques qui lui semblaient tourner autour.

 Elle prenait un malin plaisir quand elle était de bonne humeur à narrer cette histoire dont elle jurait qu'elle était vraie " une fois qu'elle était en train de tisser, elle avait entendu des voix aux alentours de la maison  à la périphérie de la toiture, elle décida de sortir pour connaître les causes de ce bruit.

 Elle inspecta tous les coins et recoins de sa demeure : rien à l'horizon, elle rentra alors reprendre son travail.

En repassant le fil dans la trame, la hauteur la gênait, elle lui était nettement apparu qu'un travail avait été fait durant son absence mais elle ne disait mot, elle continua à tisser.

 À l'arrivée du mari, elle lui avait fait part de ce comminatoire pourtant utile événement.

Son mari après une longue réflexion et un regard égaré, lui répondit :

 –Sais-tu femme de bonne famille que nous habitons sous la protection du gros chêne et que ce même gros chêne est la demeure des fées qui venaient souvent à notre secours quand on était en difficulté.

 Elles allumaient des bougies, avant de nous rendre visite.  Nous les avons vus plusieurs fois.

Sourire suspendu aux lèvres il ajouta –

Elles tissent aussi chez les familles pieuses.

Les fées du chêne veillent sur nous ajouta-t-il.

Pendant que son mari parlait, elle ne cessait de balancer sa tête dans tous les sens comme si c'était pour chercher à voir les fées à l'oeuvre. En lançant des " dieu est grand, le saint du village veille aussi sur nous."Elle lâcha un instant son outil de tassage de fil de trame, releva son buste courbé et lança avec une pointe' de crainte qui lui serrait la gorge -qu'elles soient les bienvenues ! qu'elles soient les bienvenues ! Qu'elles soient les bienvenues !

Na Fati était une femme de taille moyenne, ramassée, la tête bien posée sur ses épaules, de maigre corpulence, une peau collée aux os, elle faisait partie de ces catégories de femmes qui imposaient leurs idées à leurs proches. Elle n'aimait pas être contrariée, elle était de nature matriarcale et possessive.

 Elle remplissait largement sa journée besogneuse face à son métier à tisser et d'autres travaux manuels : elle faisait le jardinage, le ramassage des olives et la préparation des repas à constitution d'herbes, choisies par ses soins dans les champs.

 

 

 

 Elle s'activait de l'aube jusqu'au coucher du soleil tous les jours, toutes les saisons et toute l'année.

 

 

C'étaient ces catégories de femmes qui avaient pris à bras le corps la génération d’Arezki, elles étaient gardiennes de nos valeurs ancestrales, de notre culture, pour tout dire de notre identité depuis des millénaires.

Na Fati ne s'embarrassait jamais des commérages de vieilles femmes, elle faisait toujours la part des choses.

Un jour une femme de sa connaissance frappa à sa porte avant le lever du jour, elle s'inquiéta de cette incursion matinale et lui demanda :

- Quel bon vent t'amène ma chère voisine ?

–Je viens t'informer que ta voisine de droite t'en veut à mort.

– Mais pourquoi donc répondit na Fati ?

– Elle est jalouse de la beauté des burnous que tu réalises, d'après elle, son mari lui faisait tous le temps des remontrances. Na Fati réfléchit un instant, puis son visage s'assombrit, elle regarde vers le ciel et lança hargneusement

– sort de chez moi et ne remet plus jamais les pieds ici, même pendant ma mort si ma mort venait avant. La commère retourna ses talons aussi vite qu'elle avait pu.

Elle ne toucha pas à son métier béni, cette matinée-là. Elle était superstitieuse la mauvaise rencontre matinale qui ne présageait rien de bon pour toute la journée se disait-elle. Elle recommença sa rituelle mélopée pour redemander l'aide des saints de la contrée.

Na Fati tournoya quelques minutes dans son jardin, continua de répliquer virtuellement à sa voisine par d'autres phrases plus percutantes qu'elle n'avait  pu construire dans la foulée des réponses aux attaques précédentes.

 C'était sa façon à elle de baisser l'intensité de son adrénaline qui lui remontait à la tête ,  procédé habituel de manière à laisser passer sa colère.

Notre laborieuse bonne femme recevait des phonèmes l'incitant à reprendre son deuxième savoir faire, le travail de potières, sa préparation, sa fabrication jusqu'à sa mise en vente.

Un métier qu'elle maîtrisait et qui contribuait aussi à l'autosuffisance de la famille.

 Elle dévorait de ses yeux ardents… un tas de terre cuite réduite en poudre, les restes de vieux pots cassés et un amas de terre glaise, d'argile ocre, qu'elle avait ramené des galeries que les mains expertes du village creusaient à la pioche.

Elle prenait un mélange de terres et d'eau, transformé en pâte parfaitement homogène, elle le pétrissait pour le désaérer et le rendre plus consistant.

Elle façonna de ses mains ridées un boudin de terre sous forme de spirale, chaque spirale formant un anneau par superposition d'une succession d'anneaux qu'elle polissait avec dextérité de sa main d'artiste.

Elle prenait tout son temps à affiner son labeur avec une passion égale à ses engagements pour d'autres objectifs auxquels la subsistance en dépendait.

Elle mettait aussi tout son savoir-faire artistique à la présentation de sa production.

Ses dessins calligraphiques aux motifs très variés qu'elle puisait dans le répertoire ancestral en matière de poterie.

Toute la matière colorante (sous forme de cailloux) était recherchée dans les ruisseaux coulants sur les terres du village.

Les galets sévèrement sélectionnés, traités et transformés en poudre visqueuse qu'elle conservait jalousement dans des pots en terre, de sa fabrication.

Cette fournaise était composée essentiellement de jarres pour emmagasiner de l'huile et de l'eau à usage familial mais aussi des grands plats pour les cuissons des galettes, un tadjine.

Elle vendait une grande partie de sa couvée au premier venu car ses ouvrages étaient de qualité majestueuse.

Elle faisait aussi des fournaises sur commande, sa notoriété dépasse les limites du village, elle lui arrivait parfois de vendre son produit au-delà de la contrée.

Le soleil annonça sa descente finale pour d'autres cieux, Na Fati examina minutieusement les ouvrages réalisés, porta des correctifs éventuellement avant leurs séchages, gratta sa tête poussiéreuse.

 Elle contempla le ciel pour une prévision approximative du temps qu'il fera le lendemain et telle une perdrix, elle bondissait de ses pieds pour rejoindre le logis.

Arezki et son mari l'attendaient sur le pas-de-porte, ils voulaient lui dire :

 Brave femme, il faut un temps pour le travail, un temps pour le repos et un temps pour les loisirs,  ils souhaitaient lui part faire de leur souci de la voir se surmener ainsi à la tâche.

Ils ne disaient rien de peur de la contrarier, mais ils étaient visiblement satisfaits de la voir rentrer parmi les siens avant le crépuscule.

Extenuée, elle se dirigea vers le kanoun, alluma le feu, posa la marmite à demi pleine de fèves cassées et de portions de citrouille.

Ce réchauffé ajouté au gros couscous " bercoukes "était servi au dîner à la petite famille dans la joie et la sérénité.

Cette longue nuit commença par les contes que le grand-père chuchota à son petit-fils, la vieille attentive au récit, n'hésitait pas à porter des correctifs quand son mari se trompait ou omettait un événement qu'elle considérait essentiel.

 Le compte du prince et de la princesse plongea l'enfant dans un profond sommeil.

 La nuit était agrémentée par une vie de château, ses repas, ses serveurs, ses actions chevaleresques princières, enfin le conte s'était exprimé dans un songe sublime qu’ Arezki gardera longtemps en mémoire dans sa galerie des bons rêves.

 À la demande expresse d’Arezki, l'histoire fut reprise le lendemain soir autour du même kanoun, mais cette fois-ci, un élément supplémentaire fit son entrée dans l’ambiance: une marmite en pleine ébullition traitait à sa guise le contenu en viande séchée accompagnée des ingrédients indispensables au bon goût de l'assiettée.

 par intermittence et au gré du feu, le soulèvement du couvercle laissait échapper une odeur titillant agréablement les narines des présents, créant de ce fait l'effet de Pavlov.

La dimension sociale, spirituelle, morale, l'abnégation, et la persévérance étaient les qualités principales de Na Fati.

 Ce genre de femmes est rarissime en ces temps qui courent.

Na Fati débuta à l'aube, la journée de ce lundi maussade : elle commença par la prière et une longue bénédiction à son mari, Arezki, sa fille dont elle souhaitait rendre visite et à tous morts de sa famille sa mère son père…

Les saints de la contrée étaient sollicités à chaque expiration dont elle forçait la durée pour en citer le maximum.

Ce matin-là, na Fati était très alerte, elle redoutait le retour de sa voisine car elle lui restait un peu d'amertume de la querelle de la veille.

Elle décida enfin de ne plus faire cas, d'effacer ce trou migraineux de sa tête et d'aborder dans la bonne humeur le travail quotidien dont elle avait la charge.

 Elle resta un bon bout de temps sur le pas-de-porte, lieu où elle guettait l'apparition de la lumière du jour avec ses éventuelles bonnes nouvelles, notamment l’arrivée de son frère Si Ahmed, l’homme le plus cher avec son mari, quelle secrètement dans son coeur.

Na Fati racontait souvent à celui qui voudrait bien l'écouter, que le bonheur passait entre les filets de lumière du jour et le dernier moment de la nuit, à l'aube, et que celui qu'il trouva sur son chemin, il le comblerait.

Elle y croyait tellement qu'elle n’eut jamais raté ce moment crucial, elle sentit ce besoin d'attendre une providence.

 Tête levée vers l'orient donnant un début d'illumination balayant par son invasion le restant des étoiles perdues dans la galaxie.

Na Fati, observatrice très attentive des cieux attendait impatiemment ce bonheur sous forme de lumière, escalader les montagnes et parvenir jusqu'à la grande porte de sa maison, une lumière pour son coeur à l’ardeur.

>C'était du coeur que le plaisir avait pris naissance pour envahir toute sa chair, elle avait senti un frémissement puis les traits de son visage ridé commençaient à se décrisper.

 Une symbiose intérieure s'installa sur l'ensemble de sa constitution faisant apparaître une physionomie radieuse dans la silhouette fine de na Fati.

Elle remercia dieu, récita ses mélopées habituelles et se dirigea vers son métier à tisser, elle remarqua que cette fois ci les fées n'étaient de la partie.

Na Fati ne comptait que sur elle-même pour réaliser ses projets, elle s'était aussi tôt mise à l'oeuvre.

 Arezki ne finissait pas de se morfondre dans lit, ne sachant s'il faut se lever ou attendre ses camarades qui n'étaient pas des lève tôt.

 Il avait fini par s'aligner sur l'exemple du serpent couleuvre avec laquelle il cohabitait. Il ne quitte son gîte qu'une fois le soleil réchauffe ses alentours.

Son mari pour ne pas déranger sa femme de ses songes quitta discrètement la maison la binette et la hache sur son épaule rejoindre les figuiers plantés à la sueur de son front et avec un suivi au jour le jour jusqu'à leur première production.

 Ce travail d'entretien consistait à ouvrir et retourner la terre au pied de l'arbre, une tâche qui permettait une circulation de l'air entre les mottes retournées et ainsi créer de l'ombre anti-caniculaire, ce travail très utile pour la pénétration des eaux de pluie évite l'érosion et le déracinement rapide des arbres.

Le grand-père aimerait voir son petit-fils auprès de lui pour s'acquérir des rigueurs de la vie.

 Hélas ! à peine sa toilette faite, un bout de galette à la main, il prenait le chemin des champs, retrouver ses camarades avec qui, il partageait les meilleurs moments de jeu et de discussions.

Il était un petit modèle dans la vie de cette famille très pauvre matériellement, riche d'humanisme et de bonté.

 La persévérance et l'effort quotidien étaient ses armes principales pour vaincre la misère et les aléas de l'existence.


  

                                     Haut de page


écrire commentaire

3 Commentaires

  • JimdoPro
    #1

    Arezki Mensous (samedi, 13 décembre 2008 02:57)

    Na Fati et tous les autres femmes de la contrée, gardienne, jalouse des valeurs identitaires.

  • #2

    Mourad (samedi, 13 décembre 2008 03:02)

    Il était un petit modèle dans la vie de cette famille très pauvre matériellement, riche d'humanisme et de bonté.

  • #3

    houria (vendredi, 26 février 2010 13:08)

    Un joli portrait qu''on peut coller à toutes les vieilles femmes kabyles.Bravooooo! Arezki mensous.

  • loading