La maladie de sa grand-mère 21c
Depuis quelques jours, Arezki se posait des questions sur le comportement
de sa grand-mère,devenu instable et incohérent dans tout ce qu’elle entreprend, comme ces phrases leitmotivs qui ne cessaient de lui venir à l’esprit.
– Tu commences à devenir grand.
– Tu dois connaître tes parents.
– Ton oncle a demandé de tes nouvelles.
Ces mots et bien d’autres dans le même sens tombèrent sans cause et d’un hors sujet criant, mais l’habitude
de voir grand-mère se parler ou se disputer avec les fées du vieux chêne était courante.
Au début, Arezki considérait ces paroles comme sans importance jusqu'au jour où elle lui avait dit de se
préparer pour partir la semaine d'après avec son oncle paternel sur Alger, un oncle providentiel se disait-il, au fond de lui-même .
Le grand-père présent, mais sans voix sur les dires de sa femme acquiesce de la tête comme pour persister
sur la seule issue qui lui restait, son silence, son attention à écouter sa femme et à observer son petit-fils intrigua Arezki qui considérait ce scénario comme étant une
préparation de mise en scène déjà jouée en son absence.
De la surprise à l’analyse, Arezki considérait ce probable voyage comme une autre aventure ressemblante ou
même meilleure que celle qui l'avait faite avec son oncle maternel, si Ahmed.
La découverte d'une famille aux coutumes différentes que la sienne permettra, certainement un additif dans
son épanouissement, ne dit-on pas « les voyages forment la jeunesse », seulement cette option imposée était un cas de force majeur dont il faut tirer tous les
avantages afférents, mieux l’age s’y prêtait à merveille, l’adolescence.
Mais cette fois-ci la différence était criante, il ne connaissait pas l'accompagnateur fut-il son oncle
paternel auquel faisait allusion sa grand-mère ces derniers temps, presque deux fois par jour, pour le faire adopter.
Le manque d’affectivité parentale du premier degré ne pouvait être comblé par ce las de temps que les vieux
voulaient rattraper à leur niveau. Une immense tâche que l’amour pour leur petit fils avait retardée au point d’en perdre les résultats escomptés à savoir replacer le jeune
dans son cadre familial naturel qu’il n’aurait jamais dû quitter.
La suite donna raison au destin d’avoir choisi pour Arezki un sort enviable sur plusieurs angles que les
hommes qui traitent de l’avenir d’autrui par connaissance,par expérience ou par charlatanisme trouveront le moins mauvais.
Pendant que les vieux continuaient à expliquer l'utilité de cette séparation, Arezki jeta un regard plus
interrogateur sur l'un et sur l'autre et les quitta brusquement par la petite porte menant au jardin par un trou sous les figues Barbarie, le chemin le plus court pour
rejoindre ses amis.
Il ne souffla mot à personne de ce qui lui était annoncé (une boule d’engouasse), lui restée en travers de
la gorge pour la suite de la journée ce qui l’avait rendu muet jusqu’au soir, il rentra tard ce jour-là à la maison.
Il n'avait pas dîné malgré l'insistance des vieux, c'était sa façon à lui de se révolter.
Toute la nuit, il ruminait dans sa tête les paroles et les expressions faciales de ses bienfaiteurs pour en
savoir un peu plus.
Sa prime jeunesse et son manque de discernement ne lui avaient pas permis d’en connaître les raisons de
cette attitude.
Il tenta de trouver une conclusion au moins pour la nuit à la nouvelle donne. Ses yeux se renfermèrent,
dormait un instant, mais se réveilla, le dîner manqué par sa volonté créa un besoin de se pourvoir en nourriture.
En se retournant dans son lit et connaissant la réponse de la grand-mère à ses caprices, par un geste
machinal, il avait mis la main sur un bout de galette qu’elle avait glissée sous le polochon, il s'en régalait et dormit d’un profond sommeil jusqu’au levé du soleil.
Arezki avait passé une nuit troublée dans sa première partie par la faim et sa projection dans l’inconnu. Le
réveil avait été difficile malgré l’appel illuminant du soleil insistant sur le respect de ses habitudes. Il décida de se faire un programme particulier grand-mère
Il avait résolu d'observer sa grand-mère sans être perçu ; la silhouette apparaissait sur le
pas-de-porte, un seau à la main pour chercher de l'eau dans un puits au fond du jardin ; ébahissement, notre dame était manifestement chancelante et maladive, elle était
difficilement portée par ses jambes vacillantes.
Les anciens disaient, « le crépuscule de la vie se voit à la déficience de l'oeil et du
genou ».
Arezki remarquait que sa grand-mère était malade et qu'elle était même plus gravement malade qu'on le
pensait. Il ne cessait de se reprocher ce manque d’attention envers ses tuteurs qui ne lui refuseraient pas leurs yeux, l’organe le plus chéri selon les anciens.
Elle n'avait jamais voulu que son petit-fils sache qu'elle était malade, elle l'aimait beaucoup elle ne
voulait pas l'affliger.
La vieille femme nourrit d’un héritage de concepts traditionnels rigoureux, son altruisme débordant faisait
tout ce qui lui était possible pour ne pas contrarier son prochain. Elle se garda de malmener la fibre sentimentale d’Arezki pendant sa genèse et dans sa prise en charge de sa
fin de vie, elle souhaita remettre en bon état son petit fils à ses parents sans séquelles mentales pouvant hypothéquer son avenir.
Elle savait qu'elle ne pourrait plus répondre comme avant aux sollicitations d’Arezki et de son mari.
Une constatation qui emmenât Arezki à revoir la manière de cohabiter avec ses bienfaiteurs, il se fixa un
autre rôle plus en phase avec le temps qui court, visible à sa morphologie mutante.
L'arrivée de la date de départ ne lui avait pas donné le temps de mettre en pratique sa nouvelle conception
de vie commune, il décida de se préparer pour ce deuxième grand voyage vers l'inconnu qu’il devait subir dans la solitude et la peur.
C'était à l’aube de ce mardi brumeux qu'un homme, de corpulence moyenne, bien ajusté dans ses habits, veste
et pantalon de type européen, physique athlétique, visage ovale tiré vers le haut, nez débordant orné d'une moustache à sa base, une chevelure rousse et bien taillée terminait
l'aura de l’oncle providentiel, il portait bien son triptyque nominal de consonance khalifienne.
La grand-mère avait reçu le frère de son ex-gendre et cousin éloigné avec respect, courtoisie et une pointe
de nostalgie du lien du sang.
Les présentations n'étaient pas au centre de leur préoccupation, le temps de séparation entre les deux
familles dépassait une quinzaine d'années.
L'oncle très jeune et sa vieille tante malade se regardaient dans le fond des yeux probablement pour en faire une nouvelle lecture de ce qu'on avait dit à chacun sur la
rupture du mariage de sa fille.
Tous les membres des deux familles séparées par le destin étaient cités nominativement avec des récits
précis des événements vécus par l’un ou l’autre. La mémoire de la vieille pourtant défaillante habituellement avait défié le nombre années distantes chaque narration.
L’alternance gesticulatoire, parodique et les longs moments de monologues terminés, l'oncle après maintes
tentatives de décrocher de la discussion d’avec sa vieille. Il se résigna à prendre seul l’initiative en saisissant Arezki par la main et il prit en silence le chemin de
ville.
Arezki pour la deuxième fois était victime d'une extraction brutale de son milieu naturel.