| À l'assemblée du village |
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20- À l'assemblée du village
Dès l'aube Arezki se démenait comme un diable en ce matin prêt à accéder au rang rêvé depuis longtemps. Au réveil de sa grand-mère, il ne tarda pas à lui emboîter le pas en se levant le premier pour aborder cette journée marquante de son histoire personnelle. Il avait pris soin de lui plus que d'habitude, une toilette répondant aux souhaits répétés sans cesse par ses tuteurs. Il avait mis les habits les moins rapiécés, ses sandales en caoutchouc et sans tarder, la tête en avant, il s'était retrouvé dehors à humer de l'air frais en grand renfort pour vivifier sa musculature encore endormie par un sommeil profond pendant toute la nuit et d'un seul jet. Une tête lourde de pensées scrutait un ciel sombre qui suspendait un gros cumulus prêt à se transformer en gouttelettes pour se déposer, telle une forte rosée, de toute sa fraîcheur mouillante sur son corps. Il dévisagea de son regard interrogateur toutes personnes qui traversaient son champ visuel empruntant ce chemin mitoyen au champ de ses grands-parents pour se rendre à la mosquée. Son comportement s'était métamorphosé conséquemment à ce grand événement marquant une étape importante dans son parcours personnel, celui d'assister à ce rassemblement de la population active masculine. Heureux et inquiet en même temps, notre jeune personnage va se transporter dans quelques heures dans une situation d'homme adulte ; chose dont il rêvait depuis longtemps. Le lieu de réunion de cette honorable assemblée était l'endroit privilégié de ses randonnées. C'était là qu'il organisait avec d'autres camarades des jeux et des exercices de combats avec des armes fictives et des courses à obstacles naturels. Ils se racontaient aussi toutes les blagues et les histoires tirées de leurs vécus ou de celles des générations précédentes. Il connaissait la moindre pierre, la moindre motte de terre retournée, il coulait sur les reliefs de ce terrain escarpé quant il slalomait pour exprimer ses joies. Les liens amicaux, fraternels solidement liés étaient tissés dans ce genre de confrontations juvéniles, plein de vigueur, de rigueur et de sourire. Devant la petite porte donnant sur le jardin, le mausolée, la mosquée et le cimetière planté sur un nez sorti d'un vaste champ en pente, étaient à la portée de ses yeux de lynx. Il observait cérémoniellement le cimetière, lieu ou se déroulait les réunions du village. Sur les tombes des ancêtres entre la mosquée vénérée et l'école coranique, Arezki imaginait le déroulement des interventions mais surtout les différentes décisions qu'aurait à prendre les membres de cet auguste, assemblée. Le bruissement des pas le remettait à l'état d'éveil, il voyait apparaître des silhouettes embourbées dans des burnous se diriger d'un pas sûr, certainement vers la destination convoitée. Cette interminable attente lui faisait remonter l'adrénaline, il bougeait sans cesse, il pensait que l'heure H n'arriverait jamais, que le temps s'arrêtera. Notre jeune homme sans se rendre compte avait fait tout le chemin ou presque, il faisait des petits pas. Des hommes de plus en plus nombreux arrivaient sur le lieu par groupes, presque tous habillés de chéchias rouges, de pantalons arabes très larges à la taille, des chaussures caoutchoutées ou pour certains des mocassins (arcasen) de peau de boeuf de leur propre fabrication. Les notables et savants se distinguaient par un habillement luxueux des gandouras blanches reposant l'ourlet du bas sur des babouches, le chef enturbanné laissant apparaître un tiers de chéchia rouge, le tout était encadré par un burnous sur les épaules. Ils avaient des allures imposantes à la limite de l'arrogance. Cette catégorie de personnages ne courraient pas les rues en ces périodes de misère elle se comptait sur les bouts des doigts d'une main dans le douar. Arezki s'engouffrait parmi les marcheurs sans se faire remarquer, il était gagné par une solitude au milieu d'une foule que son esprit n'arrivait pas à contenir, il rougissait quand un homme lui jeta un regard même intentionnel, il se voulait omniprésent. Arrivée sur les lieux il n'avait pas choisi une place pour s'asseoir, il s’était assis sur le premier rocher venu. Il s'était retrouvé entre deux groupes bavards dont il voulait suivre les palabres à peine audibles, mais peine perdue, il se reversa quelques instants seulement après dans son fond intérieur pour combler sa soif d'apprendre par des anticipations imaginatives de la suite du déroulement de cette rencontre et combler ses manques par des songes à l'état d'éveil. Les plus habitués choisissaient pour les uns une place sur les hauteurs pour dominer l'assistance, manière aussi de se faire remarquer par ses paires. Les autres optaient pour un coin discret d'observation sans être trop vus, ils constituaient la majorité des villageois. Le plus âgé et pieux se leva, prit la parole pour souhaiter la bienvenue à tous et demanda aux sages animés par le cheikh de donner la douâa (bénédiction). La douâa : aux présents pour qu'ils deviennent pieux et raisonnables dans leurs jugements, pour qu'ils auront une bonne santé et que leurs enfants seront dans le droit chemin. Aux émigrés pour qu'ils reviennent vite et argentés, aux femmes mariées (thaoulit) pour la stabilité dans leur foyer et pour leur pleine intégration, aux jeunes filles qu'elles soient belles et se marient, à la saison qu'elle soit porteuse de bonne récoltes et enfin aux morts pour qu'ils se reposent en paix. La douâa terminée, le doyen donna la parole aux touamen (représentants des familles) qui à tour de rôle exposaient chacun dans son domaine les différentes activités. Le chargé des finances annonçait les dépenses et le reliquat. Les touamen représentants idderma (composition d'une ou plusieurs familles (pluriel d'addroum) intervenaient, chacun à sa manière d'aborder les problèmes. Les uns commençaient par les litiges de son addroum notamment les concernés par les bornages entre les voisins, le rétrécissement par certains des chemins agricoles, des dépassements verbaux entre habitants … Après les différents rapports oraux des touamen c'est aux assistants à titre personnels d'intervenir sur les sujets les concernant. Les uns étaient réglés sur place par une mise au point ou, par un éclaircissement d'autres seraient examinés à la prochaine réunion des touamen. Un tamen appelait son addroum pour une assemblée le jour même, il voulait se faire remplacer. L'ordre du jour épuisé, les sages et le cheikh étaient appelés pour une douâa de fin d'assemblée. Ce système de gestion des villages tirait son essence de la pratique millénaire des habitants de cette région montagneuse, elle s'imprégnant de la charia et de tharfith; l'organisation démocratique et sociale était la forme de gestion de ce type d'assemblée, toutes les décisions étaient prises par consensus de la famille à l'assemblée générale. Tous les villageois avaient les mêmes droits et les mêmes devoirs La solidarité était le remontoir de la personnalité qui en usait. Des lois concernant l'ordre et la propreté dans les fontaines, La consommation des fruits de saison se faisait le même jour, une fois un tiers des arbres avaient leurs fruits mûris. Le respect des uns vis avis des autres était le principe fondamental régissant la vie en société des villageois. Les mariages étaient réglementés dans les parties, dots et trousseaux. Les enterrements ne devaient pas paupériser les populations par des rîtes onéreux… Arezki était instruit par ses grands-parents de la conduite honorable qu'il devait adopter pour être en phase avec les gens adultes et ses alter egos. Il était émerveillé par ce premier baptême d'adulte qui s'est terminé par des dons d'argent au profit du village. Un sage enlevait son chèche, l'étendait à même la terre, les présents chacun selon leurs moyens se rapprochaient du morceau de l'étoffe pour déposer les dons : en face d'eux une rangée de personnes donnaient la douâa aux donateurs, d'autres plus discret feront parvenir la donation anonymement. Arezki, observait la seine attentivement jusqu'à la fin, intriguait par cette ferveur à remettre son propre argent aux autres. Il ne comprenait pas cette noble action qui se termina par un rassemblement des touamen pour ramasser et compter l'argent qui servira probablement à la réfection des routes, des fontaines ou à l'agrandissement des chemins déjà existants. Arezki, regrettait de ne pas en offrir, il n'en avait pas, mais il pensait néanmoins, le faire un jour. Il se leva en même temps que les autres et suiva le chemin du retour avec ses camarades. Son ami Tarek ne cessait de lui commenter les habitudes et manières des uns et des autres. Une question traquait Arezki : pourquoi certains monopolisaient la parole alors qu'ils disaient moins bien que les silencieux s'ils intervenaient ? Tarek ne répondait pas à la question, il continuait à caricaturer les intervenants et pouffait, sans se retenir en poussant Arezki du coude, il voulait l'associer à sa bonne humeur mais il n'était pas arrivé à le lui faire partager. Arezki décida en vain de quitter son ami pour retrouver sa grand-mère qui l'attendait fière elle aussi de ce destin au rendez-vous, son petit-fils est un homme. Le repère émancipateur faisait de lui un jeune homme nouveau. Il commençait à réfléchir aux problèmes qui lui étaient lointains que cette échéance rapprochait et replaçait devant un avenir qu'il devait affronter dans les délais raisonnables. Le travail et le mariage étaient les paramètres d'un rang social dont les villageois tenaient en priorité pour classer les gens dans la catégorie des personnes utiles à la collectivité. Il se regardait souvent face au miroir pour mieux se voir et comment mettre le tout sur une orbite si difficile à construire qu’était la vie, sa propre vie. Un miroir nouvel objet-miracle, acquit récemment grâce à son oncle si Ahmed kiha, frère de grand-mère auprès duquel elle trouvait un soutien moral et matériel depuis l'absence de son mari. Depuis ce jour mémorable, il prenait la liberté de reculer l'heure du dîner et de rentrer plus tard le soir. Une confiance sur les capacités du jeune homme à se prendre en charge se précisait aux yeux de la vieille, selon les confidences de la voisine de gauche, seul baromètre des intentions pour Arezki Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard. Louis Aragon |
Des hauts et des bas naturellement, comme tout être humain,
des rires et des pleurs sur mon chemin sinueux

