Le geste
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Le geste
Un hameau ressemblant à tant d'autres, situé en zone interdite pendant la guerre de libération était le théâtre d'un événement que d'aucuns considéreraient comme anodin. Il avait pourtant marqué indélébilement l'histoire de deux personnes, un homme et une femme que rien ne prédestinait à une telle intensité du patriotisme, d'humanisme et de solidarité entre les habitants de ce pays du temps de la guerre de libération nationale. Un ancien moudjahid prénommé si Mehand était assis dans une terrasse de café dans une grande ville du centre de l'Algérie. Il était entouré de deux personnes, compagnons d'arme : Si Omar et si Ali, dans la foulée des discussions, ils narraient les faits vécus et les moments ardus passés ensemble dans les maquis, les anecdotes plaisantes étaient intercalées d'histoires vraies, douloureuses et parfois atroces. Le débat battait son plein, quand soudain, un jeune barbu d'une vingtaine d'années interpella l'un d'eux qui semblait être le plus imposant et qui était l'habitué du coin, le café de grand standing. – Monsieur Si Mehand ? Si Mehand se retourna, étonné d'être reconnu aussi facilement en dehors de sa région. –vous êtes bien monsieur si Mehand ! Insista le jeune homme. –oui, je suis Si Mehand. –Je sais que vous ne me connaissez pas, mais regardez en face sur le balcon du deuxième étage. Le moudjahid aux yeux ronds les arcades sourcilières touffues, fit un travelling latéral sur l'endroit montré par le jeune homme, l'étonnement s'agrandissait visiblement à travers les rides tendues de son visage. –que voyez-vous monsieur ? –Une femme, lui répondit le moudjahid, l’air intrigué. –Certes monsieur, elle veut vous parler et il enchaîna – Pouvez-vous m'accompagner jusqu'à elle ? –Allons-y mon enfant, murmura si Mehand d'un air interrogateur avec une pointe d'inquiétude, il n'aimait pas les surprises. Le jeune devant, l'ancien derrière, ils se dirigèrent vers la maison de l'inconnue. Chemin faisant l'ancien rompit le silence pesant et lança : –Jeune homme, quel est l'objet de cette invitation si insistante ? Respectant les consignes de la femme sur le balcon, il faisait mine de ne pas l'entendre en pressant le pas. L'ancien reprenait son vagabondage mémorial pour tenter d'anticiper sur la suite des événements, rien n'y fit, toutes les pistes imaginées aboutissaient à une impasse. Il relança de nouveau le jeune homme. –Mais enfin dites-moi ce que… Avant la fin de la question, la porte de la cage de l'immeuble s'annonça au grand dam de l'ancien qui voulait en savoir un peu plus avant cette rencontre fortuite. La cage d'escalier menant à la bonne femme semblait bien entretenue, mais mal éclairée, la résonance des pas du jeune homme et de son compagnon défiait un silence nuitard. Si Mehand se surélevait autant de fois qu'il devait aborder une nouvelle marche, le jeune quant à lui rythmait ses pas à la cadence militaire, ce qui replongeait si Mehand dans son environnement et diminuait son anxiété. Un grincement de loquet à l'attaque du dernier palier montra le rôle joué pa r l'oeil-de-boeuf… La vieille femme les attendait sur le pas-de-porte. Si Mehand décontenancé sollicita expressément encore une fois sa mémoire, elle ne répondait point. La femme na Thourkia resta figée un bon moment, puis tenta un bégaiement gestuel à la limite de l'évanouissement. L'intense retrouvaille de l'homme qu'elle pensait n'avoir jamais vu, ni approché auparavant. Les seuls indices qu'elle avait de lui étaient sa silhouette et son geste sublime. Ce jour de fin d'automne ou l'hiver se préparait à refroidir la contrée, les villageois des Ait… vaquaient paisiblement à leur occupation : ramassage du bois de chauffage, travaux des champs, faire paître les animaux et toute suite de préparatifs pour aborder l’hiver dans la clémence. Ce village situé à la lisière de la forêt classé zone interdite par l'armée coloniale était souvent sujet à des ratissages. Ce jour-là, la vie active normale de ses citoyens s'était arrêtée à midi quand un aéroplane en rase motte, jeta des tracts demandant à la population de vider le village dans l'heure qui suit le survol. Les habitants ne savait pas à quel saint se vouer, c’est l’expectative général, le temps donné ressemble à un sursis avant la mort, l'heure passée, les bombardiers le rendront poussière. Pris de panique et connaissant parfaitement leurs agissements sur un village voisin : les femmes, les hommes les vieux, les enfants, les malades et même certains animaux non attachés avaient opté pour le sauve qui peut. Ils Prirent la fuite vers la forêt et chacun se cacher comme il pouvait laissant le reste au bon dieu pour la décision. Pendant la fuite, Na Thourquia fut prise de malaise, elle bifurqua pour s'installer dans un buisson longeant le ruisseau ou l'eau rythmait par ses froufrous l'existence animale et végétale. Elle se terra tel un animal brisé par la peur et la douleur en pleine nature dénudée et dénudée de tout humanisme. Elle s'était recroquevillée sur elle-même et laissa filer le temps. Les vrombissements des avions de chasse, les retentissements de leurs engins, une fois sur terre, faisaient trembler les arbres des chênes zens piquants vers le ciel éloignant un peu l’oiseau de fer créant des imprécisions sur les objectifs. Les échos revenaient de loin formant un orchestre funeste. Un groupe de maquisards dissimulé dans une casemate à une profondeur respectable attendaient religieusement la fin du cauchemar. Il attendait la fin de l'orage de ferraille pour se préparer à une action défensive, riposter aux troupes terrestres et trouver une faille salvatrice pour se mettre en dehors de l'émail tendu par l’ennemie. Un gémissement humain dans les alentours attirait l'attention alerte des maquisards. Le chef si Mehand ordonna à deux djounoud d'inspecter les environs avec une grande circonspection –peut-être un piégeur, un code ? Suivant furtivement la provenance des plaintes mêlées aux sanglots, ils découvrirent dans un buisson touffu, une femme qui venait d'accoucher d'un enfant, provoqué peut-être par fuite, la peur ou les deux. Ils ne sauront jamais qui avait coupé le cordon ombilical et comment elle s'était prise, mais ils pensaient que dieu lui était venu en aide. Étourdi par cette scène inédite, ils retournèrent précipitamment, sans précaution d'usage en cas de guerre pour rendre compte à leur chef. Dans l'attente d'une information ayant trait à une situation des positions de l'adversaire ou de leur mouvement, rien n'apparaissait d'inquiétant dans les visages de ces djounoud, au contraire il apercevait des faciès décontractés, donnant un aspect embarrassé, leurs démarches nonchalantes accentuaient encore plus cette impression. Le chef si Mehand pressé de connaître les causes de ces attitudes venait à leur rencontre écouter le rapport de la mission. –Pardonnez-nous chef, disait l'un d'eux. –Nous avons trouvé une femme du village bombardé... –Vite allez à l'essentiel, balança le chef. –Cette femme avait mis au monde un bébé dans le touffu là-bas. Sans attendre d'autres explications, il courra à la rencontre de la parturiente. À la vue de cette seine émouvante, si Mehand plein de pudeur détourna la tète, réfléchi un instant puis enleva la kachabia qu'il portait et l'avait remise à la femme en détresse. – Un futur combattant se disait-il. La femme du balcon Na Thourkia, dévisagea encore une fois son hôte et l'invita à s'asseoir sur le canapé à côté de son fils, elle s'était assise sur un tabouret en face des deux hommes. Elle passa ses mains sur le visage, marmonna quelques mots puis elle se leva pointa du doigt à hauteur de la face de si Mehand, releva sa tête vers le ciel comme pour prendre dieu à témoin et lança. – Souvenez-vous du bombardement du village des Ait… – Je me souviens parfaitement. –Si c'est parfaitement donc vous vous souvenez de moi ? – Non, c'était la noria au-dessus de nos têtes, qui crachait le feu et qui avait rasé les habitations qui étaient ancrées dans ma mémoire. – Vous, que dieu me pardonne, je ne vous ai pas en tête ajouta si Mehand
19 – Tout pardonné Monsieur, je vais être brève. – Prenez votre temps madame, je vous écoute. – Et bien cher monsieur, l'homme assis à votre côté était le bébé qui avait lancé son premier souffle dans un buisson après ma fuite des bombardements, j'avais accouché ce jour-là de ce jeune homme. – Des djounoud sous vos ordres m'avaient retrouvée en plein délire, ils vous avaient informé et vous m'aviez aidé du peu que vous aviez pu, ajouta t- elle. – C'était notre devoir madame, de venir en aide aux citoyens. – Le vêtement qui avait sauvé notre vie venait de vous, votre kachabia nous avait couverts durant cette nuit glaciale après une journée chaude. –Reprenez là, elle est à vous j'ai pris soin d'elle, elle a toute une histoire, elle avait participé à la lutte armée. – Que dieu vous protège ajouta na Thourkia avec une pointe de regrets de ne pouvoir mieux recevoir si Mehand. –J'ai attendu longtemps ce jour, était le mot de la fin de na Thourkia. Elle avait réalisé son veux le plus cher. Quant à notre héros vivant, il était tout confus de cette situation qui s'invita à lui sans avertir, il remercia la bonne femme pour l'accueil chaleureux et la reconnaissance pour ce modeste geste relevant du devoir. Il se leva puis jeta un regard sur la kachabia…Na Thourkia lui renouvela l'invitation à reprendre son bien, d'un signe de la tête signifiant un refus, il se rasseyait puis enchaîna à cette première histoire de la kachabia, une autre sur sa provenance. Madame, pour vous dire une autre vérité c'est que cet habit m'avait sauvé la vie à moi aussi. –Elle était donc bénie ? répondit-elle. – Je ne peux pas le dire seul dieu le sait, moi je pense qu'elle y était pour quelque chose. . Dans mon cas, un jour où un violent accrochage allait mettre fin à ma vie, j'avais pris la kachabia sur mes épaules et m'était adossé à une grosse pierre pour me protéger d'un éventuel tir de dos.
Un petit moment de répit, subitement des cliquètements d'arme tout prêt de moi se firent entendre, l'ennemi sentit ma présence, j'avais jeté la kachabia sur ma gauche, tirée à la volée par un militaire, j'avais sauté sur ma droite et pris le chemin du versant escarpé, longeant un ruisseau. C'était ainsi que la kachabia avait servi de cible à ma place. Je l'avais retrouvé une semaine plus tard chez un compagnon d'arme qui s'était fait un plaisir de me la restituer après l'avoir cousue. Sur cette dernière phrase il avait pris congé de ses hôtes, renouvela sa reconnaissance et redescendit les escaliers par quatre, ses amis s'impatientaient.
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Des hauts et des bas naturellement, comme tout être humain,
des rires et des pleurs sur mon chemin sinueux


